Ce monument dédié aux poètes allemands Schiller et Goethe m’a toujours inspiré de bons sentiments. À la fois parce qu’il rend hommage aux deux plus grands poètes du classicisme allemand que j'apprécie et parce qu’il met en évidence l’amitié qui exista entre ces deux hommes, une valeur que je chérie. Devant le théâtre de la ville de Weimar, là où nombre de leurs pièces furent jouées et où habitèrent les deux dramaturges, les deux artistes se tiennent debout, haut et droit, côte à côte, réuni, le regard engagé, l’un posant sa main sur l’épaule de l’ami, les deux tenant une couronne de laurier, symbole apollinien de la poésie : la grandeur partagée dans une amitié partagée. C’est l’histoire de leur belle amitié que l’on retrouve dans le livre formidable du philosophe allemand Rudiger Safranski
Goethe und Schiller. Geschichte einer Freundschaft. (Goethe et Schiller. Histoire d’une amitié).
Il est d’usage de croire que ce qui rend d’abord et avant tout possible le sentiment d’amitié entre deux êtres se retrouve dans de l’identique partagé : deux amis aiment forcément la même chose, partagent les mêmes opinions, ont les mêmes goûts, etc. Peut être bien, à un certain degré. Dans le cas de Goethe et Schiller, il en va pourtant tout autrement. Les deux étaient foncièrement différents l’un de l’autre tant dans leur attitude que dans leur point de vue sur nombre de questions. Schiller attribuait l’origine de son mouvement créateur à une luminosité céleste, Goethe au contraire à une obscurité profonde. Celui-là pensait l’Art à partir du sujet et de l’Idée, tandis que l’autre le pensait davantage à partir des objets et de l’intuition. L’un marchait frénétiquement dans la pièce pendant une discussion, alors que l’autre préférait rester debout et sur place. Schiller était politiquement beaucoup plus progressiste et engagé que pouvait l'être Goethe. Malgré ces divergences, ils sont devenus et, surtout, restés amis. Comment ? Parce qu’ils n’ont pas renoncé à leur nature antithétique et parce qu’ils ont su mettre à profit leurs différences dans la poursuite d’un seul objectif commun: accroître et perfectionner leur connaissance d’eux-mêmes, leur rapport au monde ainsi que leur création artistique. Le résultat fut grandiose et Safranski nous l’explicite d’une très heureuse manière.
La beauté de cet ouvrage réside, d’une part, dans l’intelligence avec laquelle est mis en contexte l’environnement intellectuel et culturel dans lequel évolua cette amitié, soit entre le grand idéalisme allemand et l’avènement du romantisme. Toutes les grandes figures qui participèrent au «classicisme allemand» y sont présentées en fonction de leur rapport avec Schiller et Goethe : Fichte, Schelling, Herder, les frères Schlegel,etc. D’autre part, la présentation que fait Safranski des différences à l’oeuvre entre Schiller et Goethe sur de nombreuses questions philosophiques et esthétiques est remarquable tout comme son analyse des répercussions de leurs échanges dans leurs créations respectives. On découvre à quel point Schiller était spéculatif dans son rapport à la nature et à la création artistique. Goethe, au contraire, était beaucoup plus intuitif et privilégiait une approche empirique pour tout ce qui touche à l’Art comme tel et aux questions traitant par exemple de la relation entre la Nature et l’Art, le rôle de la Beauté et de la Liberté dans l’Art, le génie dans l’Art, etc.
Schiller voit ainsi dans son amitié avec Goethe une occasion d’apprendre à créer des œuvres plus en harmonie avec la nature et son intuition. Pour Goethe, Schiller lui apporte la clarté théorique qu’il lui manque dans le façonnement de ses créations littéraires. Cet échange de bons procédés, pourrait-on dire, conduira Schiller à mettre de côté sa rationalité excessive toujours en quête d’éclaircissements métaphysiques et qui, selon les conseils de Goethe, ne peut que détourner l'élan créateur de sa vraie finalité. "Die gesunde Natur braucht… keine Moral, kein Naturrecht, keine politische Metaphysik… um sich zu stützen und zu halten.", dira Schiller. La saine nature n'a besoin d'aucune morale, d'aucun droit naturel et d'aucune métaphysique politique pour se conforter et se perpétuer. Goethe quant à lui accordera plus d'importance à la réflexion théorique afin de trouver la meilleure forme à donner à ses oeuvres: "Eine reine Form hilft und trägt, da eine unreine überhall hindert und zerrt." La forme pure aide et transporte, tandis qu'une forme impure ralentit et froisse tout. Il clarifiera ainsi la forme qu’il veut donner à certains de ses poèmes, dont «Achilleis», en saisissant la véritable différence entre la forme du drame et celle de l’épopée. Bref, ce sont deux attitudes contraires qui, par un échange critique sur leurs œuvres et leurs réflexions, cherchent à se compléter et à faire en sorte que l’expression et l’œuvre de chacun se révèlent dans une forme et un contenu le plus près possible de la perfection.
A la mort de Schiller, nous précise l'auteur, Goethe se plaint du peu de fécondité que lui apportent ses discussions avec les autres. Certes, il a des échanges de qualité, mais ils ne le font pas progresser. Sie fördert nicht, note-t-il : chacun demeure sur ses positions de départ et aucune conclusion productive n’est obtenue. Il ne retrouve plus cette sensation d’évoluer ni même cette affinité qu’il ressentait avec Schiller malgré leurs différences. Une affinité qui devint au fil de son amitié avec Schiller une seconde nature. Trois semaines suivant le décès de Schiller, Goethe dira que sa mort fut pour lui non seulement la perte d’un ami, mais aussi la perte d’une moitié de lui-même : "… und verliere nun einen Freund und in demselben die Hälfte meines Daseins."
P.s. On retrouve des copies du monument dédié à Schiller et Goethe aux USA! A San Francisco, Cleveland et Milwaukee et Syracuse (NY), on peut voir des répliques exactes de la statue originale construite en 1857 par le sculpteur allemand Ernst Rietschel, aussi connu pour sa statue du poète allemand Lessing située à Braunschweig en Allemagne.