«[...] on doit se travestir pour démasquer la société, on doit tromper son monde et se déguiser pour découvrir la vérité.»
Günter Wallraff, préface à „Tête de turc“, 1985
Sur le bureau, avec le courrier régulier, une revue promotionnelle du groupe industriel allemand T**. Je la feuillette : des images éclatantes de machines servant à la métallurgie, des graphiques techniques évocateurs, des illustrations de composantes chimiques, un ou deux travailleurs en sarrau, etc. Impressionnant. Je relis le nom de cette revue hi-tech ainsi que sa source et puis vlan! Cette corporation, je la connais, c’est celle-là même où le protagoniste du livre d’enquête «Ganz unten» travaillait ! Explications.
«Ganz unten» de Günther Wallraff, titre traduit en français par «Tête de turc» mais qui signifie littéralement «tout en bas», est un livre-monument dans l’histoire du journalisme d’enquête. Son auteur, souvent présenté comme Enthüllungsjournalist («journaliste-dévoileur»), est bien connu en Allemagne pour ses méthodes d’enquête peu conventionnelles. Il a écrit ce livre il y a presque vingt-cinq ans dans lequel il raconte les tribulations de Ali, un Turc immigré en RDA à la recherche de travail, de n’importe quel travail, à n’importe quelles conditions. Simple, non? Attendez un peu, ça se complique. Ali, c’est notre auteur, bien allemand, qui s’est déguisé en immigré turc à la recherche d’un boulot. Moyen utilisé : perruque et moustache noires, des lentilles souples très sombres, langue allemande déficiente avec un bon accent turc et la publication d’une petite annonce dans les journaux locaux : «Immigrant, fort, cherche travail peu importe quoi, même difficile et sale et même pour peu d’argent.» But de l’opération: personnifier un travailleur immigré afin de connaître, de vivre les conditions de vie et de travail dans lesquelles (sur)vivent les travailleurs immigrés en Allemagne de l’Ouest. Maintenant que tout est en place, l’histoire d’Ali peut commencer.

Plusieurs «employeurs» répondirent à cette annonce et Ali le Turc eut droit à différents scénarios de travail, tous plus dégoutants les uns que les autres. «Qui s’étonne encore de la haine à laquelle doivent faire face les immigrés ?» demande Wallraff. Ces horreurs se poursuivent jusqu’au jour où Ali réussi à se faire «embaucher» (au noir, bien entendu) par une compagnie de nettoyage qui fourni de la main-d’œuvre à une usine métallurgique; lire ici, la compagnie T** à la flamboyante revue sous-traitant la compagnie A** qui a engagé Ali. Dès lors s’amorce la vraie descente dans les bas fonds pour notre travailleur immigré. Une descente qui nous révèle le pire de ce qu’un homme peut faire subir à un autre homme au nom du profit et du travail à accomplir aux moindres coûts: mépris, arnaque, racisme, vie mise en danger, conditions de travail sans conditions, insalubrité extrême, menace, mensonge, etc. Le gros de l’enquête menée par Wallraff se passe dans cette usine qu’il arpente de bout en bout avec son micro et sa caméra de poche dissimulés. Je regarde à nouveau la revue. Doutes et dégoût.
«Ce livre, souligne Wallraff, je l’ai repoussé. Pendant dix ans. Sans doute parce que je me doutais de ce qui m’attendait. J’avais peur, tout simplement.» L’enquête dura deux ans. Deux longues années, où le journaliste Wallraff mis son corps à l’épreuve et en danger pour découvrir et vivre la vérité des travailleurs immigrés victimes de l’esclavage usinier. Dans un style simple et toujours vif, ce sont les mésaventures de Ali qui nous sont racontées. Parfois, le narrateur Wallraff disparaît complètement pour laisser la place entière à Ali. A force de subir le quotidien de ce dernier, Wallraff devient Ali: «Je me sentais au bout du rouleau, je m’identifiais de plus en plus à mon rôle et j’étais démoralisé de voir à quel point mes amis et collègues se trouvaient dans une situation pratiquement sans issue…». Deux ans dans cette peau sans espoir, la peau de Ali: que rajouter? Suite à cet emploi, Ali sera le cobaye pour une compagnie pharmaceutique et il sera aussi impliqué dans un projet ayant comme employeur une centrale nucléaire. Je vous laisse le soin d’imaginer le pire.
La publication de ce livre fit scandale. Un énorme scandale avec comme résultats: des critiques cinglantes pour son auteur, un procès pour diffamation, 1,6 millions d’exemplaires vendus en seulement quatre semaines, une enquête criminelle menée contre la compagnie de nettoyage, des réformes sur les lois du travail, sur l’emploi des immigrés, sur la sécurité au travail, etc. C’est aussi tous les travailleurs immigrés turcs, victimes de cet esclavage, qui gagnèrent enfin un peu de reconnaissance sociale. «Disons qu’après Wallraff, l’Allemagne compte un million de sous-hommes en moins.», remarque Gilles Perrault dans la préface à la traduction française.
Et qu’en est-il aujourd’hui? Qui sont les nouvelles têtes de turc? En visionnant le film «Gommora» de Matteo Garrone sur les opérations de la mafia Camorra, une version actualisée du «travail» accompli par la mafia napolitaine, une scène m’a marqué particulièrement. On y montre des travailleurs, visiblement immigrés, déchargeant plusieurs camions à ordures chargés de barils au contenu toxique. Ces travailleurs, sans lunette de sécurité et sans gants, sont viraisemblablement ignorants du contenu des barils jusqu’au moment où un de ceux-ci est brûlé au visage par un jet provenant d’un baril percé. À ce moment, dans ce dépotoir improvisé et perdu dans la campagne italienne, j’ai retrouvé les collègues de Ali, vu les mêmes chefs, les mêmes conditions de travail, bref j’ai vu les nouvelles têtes de turc à l’œuvre dans une autre partie de notre Occident démocratique. Du pareil au même, encore. Question: je me demande quel type de revue promotionnelle possède cette compagnie de gestion de déchets?
Günther Wallraff
«Ganz unten», K&W, 1985.
331 WAL
