moi, sauf pour chercher de quoi m’alimenter. Une seule sortie, donc. Éviter le plus possible les rencontres, les entretiens, les questions, les problèmes. «Merci, ce sera tout.» Prendre le reçu de caisse, ma monnaie, mettre l’item dans mon sac et ficher le camp vers mon chez-moi. Il fait froid, il y a beaucoup de neige, les trottoirs sont glacés, je ne trouve plus mon foulard. C’est dimanche, j’ai un dvd qui m’attend ainsi que des livres. Bonheur, ô bonheur ! d’être chez soi et de ne plus avoir à en sortir.
Plainte et repli typiquement kafkaïens. Ça tombe bien puisque le dvd qui attend sur mon bureau d’être visionné depuis au moins cinq semaines est l’adaptation pour la télévision autrichienne de «Das Schloss» (Le château) de Kafka par Michael Haneke. Mon dîner est maintenant réchauffé –un restant de la veille-, je m’installe dans le salon et j’appuie sur «play». Grand soupir de relaxation. Je savoure. Le film débute. C’est l’hiver et K., gelé et exténué par un long voyage, arrive chez l’aubergiste ; sans permis de séjour. Malheur à lui ! Le premier dans une interminable suite de mésaventures et de tournoiements bureaucratiques qui vont l’assaillir tout au long de sa visite au village du château. Il aura à lutter, argumenter et convaincre dans l’espoir d’arriver à faire valoir son droit et à comprendre pourquoi on ne requiert plus ses services d’arpenteur au château; tout cela, sur un fond d’hiver parsemé de tempêtes. Heureusement, il y a aura un peu d’amour dans cette histoire, même s’il est maculé de sentiments égoïstes : misère du froid intérêt qui vient encombrer le sentiment pur ! Ceci me ramène à mon hiver. Je lance un regard par la fenêtre : la glace, le vent, la neige, les chaussées glacées: ah! je reste au chaud.
Cette adaptation est une vraie réussite. Signe évident de cette dernière, les crampes existentielles ressenties dans mon estomac et ma frustration belliqueuse à voir ce pauvre diable se démener dans les tempêtes bureaucratiques et hivernales. Ces fameuses crampes, nouées aussi il est vrai par des rires marquant mon étonnement viscéral devant ces situations insensées, ce sont les mêmes que j’éprouvais lors de la lecture du livre. Interprété par Ulrich Mühe, grand et solide, K. est parfait. Toute la subtilité du personnage kafkaïen est exprimée avec brio: sa crédulité, sa naïveté mais aussi la grande conscience de son intérêt, de ses forces et de sa compréhension des logiques administratives. L'amour de K., Olga, chétive, fragile mais aussi lucide et consciente de son intérêt et de ses avantages, est campée par la fantastique Susanne Lothar. La mise en scène est poignante: des villageois suspicieux des étrangers et aux comportements souvent déconcertant, l’éclairage néon blanc-hôpital ainsi que des baraques de bois mal chauffées mettent la dernière touche au paysage squelettique et glacé dans lequel K. aura à se débattre pendant des heures et des jours. Je regardais ce pauvre K. marcher dans la neige, braver l’administration, les maîtres, les bureaucrates, les aubergistes et les villageois inhospitaliers, les gens et leurs sentiments, les discours creux, sans fins et alambiqués, la logique vide d’un système sans queue ni tête, et je me suis exprimé d’un rire mêlant absurdité et clairvoyance: «Vivement les vacances de Noël, loin de tout ça !».
Ah! ce pauvre K. Et de même ce pauvre, mais pourtant si admirable, Kafka. A lui aussi j'aurais aimé lui souhaiter de vraies vacances pour le temps des Fêtes. Hélas! chaque minute de son temps était consacrée à l'écriture. Lorsqu'il n'arrivait pas à faire progresser ses romans, il s’en plaignait en témoignant dans son journal:
Le 26 décembre 1914:
«Avec Max et sa femme à Kuttenberg. Comme j'avais compté sur ces quatre jours de liberté, que d'heures n'ais-je pas passées à réfléchir sur leur emploi le plus juste et, malgré tout, je me suis peut-être trompé... -Nouvel emploi du temps à partir d'aujourd'hui! Tirer de mon temps un meilleur parti encore !»
Ou encore, le 25 décembre 1915: «Je m'use de façon insensée, je serais ivre de bonheur si je pouvais écrire, et je n'écris pas. Je ne peux me débarrasser de maux de tête. Je me suis vraiment ruiné.»
Et celle du 26 décembre 1911: «De nouveau la troisième nuit que je dors mal. J'ai donc passé, dans un état où j'aurais eu bien besoin d'aide, ces trois jours de congé pendant lesquels j'espérais écrire des choses qui m'eussent aidé toute l'année. »
Dur et sacrificiel régime que celui de l'écriture, même lors de période festive; aucun répit pour l'écrivain divisé par les nécessités de l’écriture et sa participation à la société. La difficile quête de Kafka à s'affirmer dans l'isolement que demande l'écriture, alors qu'une partie de lui-même cherchait à s'ouvrir au monde, a laissé de nombreuses meurtrissures. Kafka jugeait avec férocité son incapacité d'être écrivain et d'assumer pleinement les demandes relatives à ce métier. Il enviait Flaubert et Kierkegaard de pouvoir ainsi siéger dans la solitude de l'écriture sans en être pour autant déchirés. Pourtant, Kafka doutait de cette folie douce de l'écrivain, de son isolement, de son éloignement de la communauté au seul profit de l'écriture. Comme le fait remarquer Marthe Robert, son doute et son déchirement sont liés à la certitude qui l'animait que c'est le monde et non l'individu qui a finalement raison:
"Le jugement que Kafka a porté sur lui-même et qui, dans le Journal, apparaît d'une sévérité inexplicable, ne s'éclaire que par cette certitude qui entraîne des obligations immédiates: surmonter la révolte de l'homme particulier, trouver la voie qui mène à une communauté vivante, enracinée dans un sol, une tradition, une histoire."(Introduction au Journal)
Conciliation difficilement réalisable, animée de cette certitude que je nous souhaite, écrivain ou non (!), pour ce temps des Fêtes. Du repos, loin des «vices de bureaucrate» (Journal, 26.8.1917), éloigné des jugements sur notre performance, des belles nuits de sommeil et un léger retrait qui nous permettra non pas de nous recroqueviller davantage, mais bien de nous ouvrir à la certitude de Kafka, de nous ouvrir en toute paix et amour à la famille, à autrui, au monde. Dimanche 24 décembre 1911 : «Soirée gaie, chez Baum. J'y suis allé avec Weltsch. Max était à Breslau. Je me sentais libre, j'étais en mesure d'accomplir chacun de mes gestes jusqu'au bout, de répondre et d'écouter convenablement; c'était moi qui faisais le plus de bruit, et s'il m'arrivait de dire une sottise, elle ne devenait pas essentielle, mais était aussitôt balayée.»
A tous et à toutes, un temps des Fêtes rempli de l’esprit de cette dernière soirée… kafkaïenne!

Le titre de ce livre mauve et jaune vient piquer notre curiosité d'une drôle de façon: Fromms. Wie der jüdische Kondomfabrikant Julius F. unter die deutschen Räuber fiel. L'histoire d'un Juif, fabricant de condoms, et de voleurs allemands... Médusé, on se tourne vers les auteurs: Götz Aly et Michael Sontheimer. Le premier est bien connu par son travail d'historien, avec le controversé Hitlers Volkstaat, le second pour son travail journalistique; on lui doit la fondation du journal tageszeitung. Une piste de compréhension s'ouvre: on aura doit à une enquête mêlant biographie, crime économique, antisémitisme et État nazi. Notre sourire curieux se rompt.