Lyonel Feininger (1871-1956), un artiste aux talents multiples : dessinateur, peintre, photographe et musicien. La rétrospective, la première en Amérique du Nord depuis 50 ans, que lui consacre le Musée des beaux-arts de Montréal jusqu’au 13 mai le prouve bien. Elle permet de parcourir l’œuvre impressionnante de cet artiste, né aux Etats-Unis de parents allemands, tous deux musiciens. D’ailleurs, la musique a occupé une place centrale dans la construction de l’univers artistique, du grand carnaval de Feininger. À ce sujet, Une fugue au Musée, l’événement musical de l’exposition élaboré par la Fondation Arte Musica, proposa la semaine dernière un captivant programme autour de celui qui a fortement inspiré l’artiste : Johannn Sebastian Bach. Après tout que serait un carnaval sans musique ! D’abord connu par ses caricatures et ses dessins publiés dans de nombreux magazines américains et allemands, Feininger s’est par la suite démarqué en peinture. Il a traversé les mouvements artistiques du début du XXe siècle et s’est imposé aux côtés d’autres grands artistes, comme Matisse et Klee. Bien qu’il ait pratiqué d'autres formes d'art, la peinture demeura son medium d’expression et de recherche formelle par excellence. Si les fugues de Bach ont été pour Feininger une indéniable source d’inspiration pour ses compositions, à la fois picturale et musicale, il faut cependant préciser que ce n’est pas la seule source à laquelle a puisé ce peintre aux nationalités américaine et allemande.
Vous avez beaucoup écrit sur Feininger. Pour quelles raisons vous êtes-vous intéressé à cet artiste ?
Après la Deuxième Guerre mondiale, Feininger était très populaire à titre d’artiste moderne „tempéré“. Son oeuvre avait été condamnée par les Nazis comme „dégénérée“ et pour la jeune génération de l’époque, des soldats ou des prisonniers de guerre qui rentraient alors en Allemagne, l’art moderne était quelque chose de complètement nouveau. Comme les motifs des oeuvres de Feininger étaient reconnaissables et que ses compositions n’étaient jamais dénuées d’objet, ses tableaux ont rapidement été reproduits en grande quantité sous forme de gravures, de calendriers et de cartes postales. J’ai grandi dans ce genre de famille, où les reproductions des tableaux de Feininger étaient simplement toujours présentes.
Je me suis intéressé à l’art de Feininger pendant mes études lorsque j’ai découvert qu’il existait un „Feininger avant Feininger“, c’est-à-dire le caricaturiste.
Il s’agit de la première rétrospective de l’oeuvre de Feininger en Amérique du Nord depuis 50 ans. Comment expliquer cette longue attente ?
Aux yeux du public américain, Feininger était un peintre allemand. Le goût artistique nord-américain est aussi très francophile. L’art allemand a toujours éprouvé quelques difficultés aux États-Unis (à l’exception de l’art contemporain). Le Whitney Museum of American Art a récemment redécouvert le citoyen américain Feininger en tant qu’artiste.
Feininger est né en Amérique et il y est resté jusqu’à l’âge de 16 ans avant de quitter pour l’Allemagne. Il est resté attaché à l’Amérique tout en développant une appartenance à l’Allemagne. Comment décririez-vous cette double identité culturelle de Feininger ?
Feininger était citoyen américain, mais ce sur quoi toute son oeuvre repose provient de l’Allemagne et de la France. Il parlait couramment les trois langues. Son identité ne se laisse certainement pas réduire à une seule nationalité.
Lyonel Feininger
Émeute
1910
Huile sur toile
104,4 x 95,4 cm
The Museum of Modern Art, New York ;
gift of Julia Feininger 257.1964
© Succession Lyonel Feininger/
SODRAC (2012)
Émeute
1910
Huile sur toile
104,4 x 95,4 cm
The Museum of Modern Art, New York ;
gift of Julia Feininger 257.1964
© Succession Lyonel Feininger/
SODRAC (2012)
Selon vous, le tableau « Émeute » est un point tournant dans l’œuvre de Feininger. Pourquoi?
« Émeute » est un exemple qui montre comment la composition et le contenu des premières oeuvres de Feininger renvoient à la littérature, dans ce cas-ci à la littérature française du 19e siècle. « Émeute » n’est pas l’illustration d’un modèle littéraire, mais bien une proposition artistique à part entière. Ainsi, pour la première fois dans son oeuvre, Feininger a trouvé des contenus autonomes.
Outre dans ses illustrations, le nom de Feininger n’est pas du tout associé à une oeuvre qu’on pourrait qualifier de «sociale», comme celle de certains peintres de la Neue Sachlichkeit (Nouvelle objectivité). Est-ce un aspect de son oeuvre sur lequel on n’a pas assez insisté?
Je ne crois pas qu’il s’agisse pour Feininger de créer des contenus à caractère „sociaux“. Bien entendu, ces contenus sont fondamentaux pour cette littérature française du 19e siècle. Toutefois, dans la composition des tableaux de Feininger, ils demeurent sans importance.
Justement, comment expliqueriez-vous la relation, ou plutôt l’absence de relation chez Feininger avec la Neue Sachlichkeit?
Le mouvement de la „Nouvelle objectivité“ s’est toujours orienté sur la réalité sociale et l’a représentée. Pour Feininger, l’origine se trouve dans la littérature en tant qu’art et non en tant que réalité.
Ce positionnement de Feininger serait-il attribuable à sa spiritualité, à sa vision du monde (Weltanschauung)?
Je ne crois pas que Feininger ait eu une vision du monde. Avec „Émeute“ et d’autres oeuvres similaires, un monde artistique singulier s’est élaboré et ce dernier est demeuré longtemps caché jusqu’à ce que lien avec la littérature puisse être établi. Cela n’a rien à voir avec une spiritualité.
D'après vous, quelle est la quête ultime de l’artiste Feininger, depuis les caricatures jusqu’aux photographies et œuvres musicales?
Quelle est la dernière quête d’un artiste? Vraisemblablement le traitement artistique d’un instant respectif.

