Cette année, le Grand Prix de l'Académie canadienne du cinéma et de la télévision fut décerné au prolifique -et polémique- auteur et dramaturge québécois Victor-Lévy Beaulieu. Lors du gala des prix Gémeaux, prix qui récompensent les meilleures productions télévisuelles de langue française du Canada, Victor-Lévy Beaulieu s'est vu remettre le prix des mains de... Stop! Stop! Non, détrompez-vous, cela ne s'est pas passé comme à l'habitude. C'est-à-dire, le lauréat monte les marches de la grande scène, tremblant de nervosité et de bonheur, sous les applaudissements ressentis des gens du milieu tous debout pour une ovation, et récupère sa statuette avant de se lancer dans de longs et sincères remerciements. Le tout diffusé en direct pour le plus grand plaisir des téléspectateurs. Non, rien de tout cela pour Victor-Lévy Beaulieu.La réalité est qu'on ne lui a pas remis son prix en main propre lors de la diffusion du gala sur les ondes de la chaîne nationale Radio-Canada. On le lui a plutôt remis à l'occasion du gala hors d'ondes de l'avant-première. Oubliez le téléspectateur admiratif et les applaudissements des spectateurs. Oubliez le temps de parole consacré habituellement au lauréat. Oubliez aussi le grandiose et en quelque sorte la sincérité de la chose. Cette remise de prix en parallèle, était-ce pour éviter une sortie polémique de l'écrivain qui ne s'en prive jamais ? Pour éviter qu'il se prononce à propos de la qualité de la programmation télévisuelle actuelle au Canada ? A propos de la programmation du diffuseur public canadien ? Lorsque le romancier a appris qu'il ne serait pas honoré durant la cérémonie des Gémeaux, il a décidé de la boycotter. Le discours qu'il y aurait sans doute tenu, polémique et incisif, il l'a donc livré le lendemain dans les journaux : une lettre très critique quant à l'univers télévisuel contemporain du Québec. Son titre : "J'aime moins la télévision qu'avant".
Toute cette histoire me rappelle un événement semblable qui s'est déroulé en Allemagne lors du Fernsehpreis-Gala de 2008 qui récompensait le critique littéraire et animateur d'une émission littéraire pendant de nombreuses années, Marcel Reich-Ranicki. Cet équivalent de la cérémonie des Gémeaux fut pertubé lorsque le célèbre critique a refusé, en direct!, le Prix d'honneur de la télévision allemande (Ehrenpreis der Stifter des Deutschen Fernsehpreises) avant de critiquer longuement la piètre qualité du spectacle qu'il endurait depuis deux heures ainsi que la mauvaise qualité de la télévision allemande dans son ensemble. Imaginez un peu si Victor-Lévy Beaulieu avait fait de même en direct...Je vous renvoie infra à mon billet publié jadis à propos de cet événement. Force est de constater que les questions soulevées alors sont toujours valables aujourd'hui et applicables à cette histoire peu reluisante de remise de prix décalée.
"Au-delà du scandale, de la provocation et finalement du divertissement que cet événement put provoquer -comment y échapper dans une culture médiatique qui ne vise avant tout que le divertissement ?- c'est l'importance de la critique pour la santé -mentale- d'une société qui fut énoncée de vive voix; et surtout de la nécessité pour la critique négative d'avoir un médium de diffusion afin de pouvoir être tout simplement présente dans l’espace public. Critiquer la nullité d’un gala ou d’un livre dans le dessein, peut-être, de permettre la diffusion d’oeuvres de qualité supérieure sans pour autant être ennuyantes, est-ce une question de courage ? Comment nommer cela "courage" le fait de dire qu’un livre, la télévision ou un gala est mauvais et/ou idiot ? En sommes-nous rendus à ce point, où le fait même d’énoncer une critique négative est une question de courage ?"
Site web de Victor-Lévy Beaulieu
